A ses débuts, le cinéma était considéré comme un " art populaire", l’adaptation comme une trahison ; et la Société des Gens de Lettres a fait des procès pour "détournement d’oeuvres".
Les cinéastes, alors, ont par contre l’idée de ne considérer les livres que comme une matière première dans laquelle ont peut puiser comme l’on veut.
Entre texte écrit et film qui s’en inspire, on peut considérer que les rapports sont plutôt ceux d’une correspondance de type baudelairien, comme par exemple des correspondances de genre : à l’essai littéraire pourraient correspondre les films de Chris Marker, aux cycles moyenâgeux (Roi Arthur) ou à l’épopée brechtienne, les films russes de 1920 à 1940 ou plus simplement le western.
Ou encore, l’énumération littéraire pourrait s’apparenter aux panoramiques de cinéma.
Film et roman ont chacun leurs spécificités ; on a pu dire que " le roman temporalise l’espace alors que le film spatialise le temps " ; de nombreux exemples de description peuvent générer une logique de placements ou de mouvements de caméra que leurs auteurs auraient imaginé par anticipation (première page de " Salambô ", ou première vision de " Colomba " par Miss Lydia Nevil).
Les correspondances de structure sont supérieures aux correspondances littérales. Le cinéma a un pouvoir de condensation et de renforcement : un plan bien fait peut en dire plus qu’un paragraphe entier ou même un chapitre (ex : dans le film " Asphalt Jungle ", 4 plans remplacent une page de description) ; mais plusieurs plans mal faits peuvent avoir moins d’intérêt qu’un mot de talent ! Une visualisation bien réalisée permet entre les choses et les êtres de créer des rapports multiples d’où naît l’intensité dramatique et psychologique.
Il y a plus d’analogie dans ces correspondances qu’une fidélité géométrique de découpage du roman vers le film. Il faut reconvertir les idées en terme de mise en scène. Alexandre Astruc dit : " Je suis persuadé qu’il existe un fond commun aux grandes oeuvres littéraires et à l’expression cinématographique ".
Les points communs entre romans et films seraient plutôt à chercher dans le mouvement, la focalisation, le traitement des objets. Satrtre qualifiait de scandale le fait de placer un romancier-dieu-omniscient hors de son sujet ; il le voulait avec l’un, l’autre ou les personnages.
C’est ce que font les cinéastes nous présentant plusieurs fois une même scène vue par des personnages différents : J.Mankiewitz dans " La comtesse aux pieds nus ", ou Brigitte Rouan dans " Outremer ".
Roland Barthes dit que " le roman enseigne à regarder le monde avec les yeux d’un homme qui marche dans la ville, sans autre horizon que le spectacle, sans autre pouvoir que celui-là même de ses yeux ". Spectacle, regard, mouvement , sont également des éléments propres au cinéma !
Film et roman n’existent pas en-dehors du spectateur ou du lecteur, qui doit assimiler la matière offerte pour l’organiser et lui faire prendre tout son sens. Cette compréhension est totalisation, sans cesse précaire et sans cesse complétée au cours de l’oeuvre. C’est de la finesse et de la subtilité de ces opérations intellectuelles (pas toujours clairement ressenties lors de leur réalisation) et de la compréhension qu’elles font naître à la fin du film ou du roman que vient la qualité de l’œuvre (exemple de la fin du premier film tiré de la Planète des Singes de Pierre Boulle, où l’on découvre la statue de la Liberté – on est donc revenu sur la terre – ou de " Fresh " de Boaz Yakin dans lequel on découvre à mesure du déroulement du film que le héros mène une partie d’échecs " grandeur nature ").
Les différences sont toutefois importantes :
Lire est un acte personnel, aller au cinéma est un acte social.
Ecrire est un acte solitaire, faire un film est un acte collectif : le metteur en scène est un chef d’équipe.
Le roman propose, le film impose : chacun se fait, à la lecture du roman, une idée, une image mentale personnelle des personnages, des lieux, des décors,... Alors que le film impose à tous les spectateurs l’image de tel acteur dans tel rôle.
Les images semblent plus directement compréhensibles (mais plus facilement polysémiques) qu’un texte écrit ; en réalité, on a prouvé que les images sont moins bien comprises par les analphabètes que par des gens instruits, car il y a dans les images une organisation propre de signes, et cette organisation est prépondérante.
Remarquons toutefois que, comme le fait justement remarquer Serge Tisseron, il y a pour ainsi dire autant de films différents que de spectateurs car chacun le perçoit selon sa personnalité, et même ne le recevra pas de la même façon dans des situations différentes de son existence.
Le droit d’adapter : alors que l’adaptation théâtrale s’est toujours faite sans réticences (bien que les différences pratiques y soient plus grandes qu’entre le roman et le film) car les deux formes s’adressent au même public relativement élitiste, la justification de l’adaptation filmique est un sujet souvent abordé.
François Truffaut a sa réponse : " La trahison de la lettre et de l’esprit est tolérable si le cinéaste ne s’intéresse qu’à l’une ou l’autre, ou s’il a réussi à faire On peut donc conclure en disant que tout est affaire de style, dans le roman comme au cinéma.
On cite ainsi comme exemple d’adaptation réussie " Les liaisons dangereuses " de Roger Vadim : même si le scénariste a rendu Gérard Philipe trop faible trop tôt, les phrases froides du livre sont rendues par des plans rigoureux et glacés ; les calculs prudents, sorte de " corrida de salon ", correspondent à une direction d’acteurs distante, un refus d’émotion ; le whisky remplace avantageusement la tasse de thé, et Megève le Palais Royal !
" Le roman est comme un miroir qui se déplace le long d’une route " ; cette phrase de Stendhal peut parfaitement s’appliquer … au cinéma, avec une caméra-miroir déformant et informant au gré du metteur en scène en faisant mouvement le long du chemin-scénario.
a. la même chose
b. la même chose en mieux
c. autre chose de mieux.
Inadmissibles sont l’affadissement, le rapetissement, l’édulcoration. "
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